Une mort verte et salée

 

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Vivre c’est marcher

Mourir c’est perdre pied, se noyer

mort amère, mort à mer, à mère

retour à l’élément liquide

corps submergé, englouti, gonflé,

ingurgité, digéré par l’eau

Le père de James Joyce à moitié ivre eut un jour l’idée de faire subir à James une expérience formatrice pour lui en le maintenant plusieurs minutes la tête plongée dans la Liffey. James ne lui en tint pas rigueur mais Stephen n’aime pas l’eau qu’il assimile à la mort au contraire de Buck Mulligan qui a sauvé un homme de la noyade.

« Un cadavre remontant blanc de sel échappé du ressac, au pas , au trot, au galop, tête de marsouin crevant la surface en direction du bord. Ca y est. Accroche le vite. Bien qu’il ait fait naufrage au plus profond des eaux. On l’a. Tout doux.

Sac empli de gaz de macchab, mouillette de saumure infâme.

Un frémissement de fretin engraissé d’une friandise spongieuse s’échappe par les fentes de sa braguette boutonnée.

Des souffles de morts, moi vivant j’inspire, foule une poussière de morts, dévore les abats pisseux de tous les morts.

Hissé tout raide sur le plat-bord, il exhale vers le ciel la puanteur de sa tombe verte, sa narine lépreuse ronfle à la face du soleil.

Une déferlante de changement tout ça, yeux marrons bleuis par le sel.

Mort en mer, la plus douce de toutes les morts connues de l’homme.  » JJ

 

Toute transformation est une bataille

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sur la plage, les fantômes des envahisseurs

 » Des galères des Lochlanns sont ici venues à terre, en quête de proies, les becs rougissants de leur proue au ras d’une écume d’étain fondu. Vikings danois, des torques tomahawks étincelants sur leur torse. Troupeaux de cachalots échoués sous un midi brûlant, ils crachent soubresauts boiteux sur les bancs de sable.  » JJ

SE BATTRE ET RESISTER

résister aux vagues et au vague, à la mer , à la mère

résister aux  vagues et aux hippocampes à la blanche crinière, volant sur les flots, résister au maître d’école

résister aux envahisseurs, les anglais

 

Stephen se fait chien

 

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Stephen the mummer, a poor dogsbody

un chien algue vague divagant

« Le chien trottinait sur les bords d’un banc de sable s’érodant, reniflant à droite à gauche. A la recherche de quelque chose égaré dans une vie antérieure. Soudain il détala comme un lièvre, oreilles baissées pourchassant l’ombre d’une mouette rasant l’eau. Le sifflet suraigu de l’homme s’abattit sur ses oreilles tombantes. Il fit demi-tour, quelques bonds le rapprochèrent, ses pattes moulinèrent à nouveau son trot. Sur champ orangé un cerf passant au naturel sans massacre. A la limite dentelée du flot il se campa droit sur ses pattes avant, les oreilles pointées vers la mer. Son museau levé aboiements lancés contre la clameur des vagues, troupeau de morses. Elles serpentaient vers ses pattes en boucles déroulant leurs crêtes infinies, la neuvième à chaque fois se brisant  et clapotant plus forte, du lointain, du large, des vagues , encore des vagues.

Le chien accourut en jappant , il se dressa pour les agripper de ses pattes levées, retomba sur ses quatre fers puis se dressa encore vers eux, démonstration muette d’ours mal léché, d’affection excessive. Dans l’indifférence générale, il continua à les accompagner  en direction du sable sec, tirant une loque de langue de loup rouge et pantelante de sa gueule. Son corps tacheté trottina vers eux puis il piqua un galop de jeune veau.

La charogne se trouvait sur son chemin. Il s’arrêta, renifla, se raidit pour tourner autour de lui, frère , approcha la truffe, tourna encore, reniflant rapidement comme un chien, la peau débraillée du chien crevé. Crâne de chien, flair de chien, les yeux baissés s’avance vers un seul et unique but. Ah pauvre corps de chien ! Ci-gît le corps du pauvre corniaud. »   James JOYCE