GERTY UNE FILLE A LA MODE

Gerty était habillée simplement mais avec le goût instinctif d’une fervente adepte de Dame la Mode car elle avait pensé qu’il se pourrait qu’il puisse être de sortie. Une blouse bien coupée, d’un bleu électrique, qu’elle avait teinte elle-même avec des boules colorantes ( parce qu’il était pronostiqué dans Point de vue des Dames que le bleu électrique allait faire fureur) avec un charmant décolleté en V descendant sur la gorge et une pochette pour le mouchoir ( dans laquelle elle plaçait toujours un bout de coton imprégné de son parfum favori puisque de toute façon le mouchoir cassait la ligne) et une jupe trois quart bleu marine coupée sur mesure afin de souligner parfaitement l’élégance de sa silhouette. Elle portait un coquet petit amour de chapeau à large bord en paille tête de nègre sur laquelle contrastaient une résille de chenille bleu canard et sur le côté un noeud papillon de même ton.

Ses souliers étaient ce qui se faisait de plus nouveau dans le genre … avec des bouts vernis et une boucle très chic vers son cou-de-pied bellement arqué. Ses chevilles faites au tour offraient leur confondante finesse au bord de sa jupe et juste ce qu’il convenait de montrer, pas plus, de ses sveltes jambes gainées de bas fins, à talons et revers renforcés.

GERTY EN PRINCESSE LOINTAINE

La paleur de cire de son visage touchait à l’immatérialité dans son ivoirine pureté alors que sa bouche bouton de rose atteignait, tel l’arc de Cupidon, à la perfection de l’art grec. Ses mains d’un albâtre finement veiné présentaient des doigts effilés et, quoiqu’elles pussent devoir leur blancheur au jus de citron et au roi des onguents, il n’en était pas moins faux qu’elle eût accoutumé d’enfiler des gants de chevreau pour dormir ou qu’elle prît des bains de pieds au lait.

Il y avait chez Gerty un raffinement inné, une hauteur languissamment souveraine qui prenait son éclatante évidence dans la délicatesse de ses mains et dans la cambrure de son pied.

L’amour qui eût pu être, conférait à son évanescent visage, l’intensité soudaine d’une parole tue , qui insufflait un pathétisme étrange à ses yeux magnifiques, un charme auquel il était difficile de résister . Pourquoi les femmes ont-elles des yeux si envoûtants ? Ceux de Gerty étaient d’un bleu, le plus irlandais des bleus que soulignaient le lustré des cils et le noir expressif des sourcils.

Mais ce qui parachevait la beauté de Gerty tenait à son inestimable et somptueuse chevelure. Une chevelure châtain foncé aux crans naturels Elle l’avait effilée ce matin même en tenant compte de la nouvellelune et elle bouillonnait autour de sa jolie tête en profusion de boucles luxuriantes et elle avait limé ses ongles aussi

PORTRAIT DE GERTY MAC DOWELL EN EMMA B.

Gerty Mac Dowell assise près de ses compagnes, perdue dans ses pensées, le regard fixé vers les lointains, incarnait incontestablement parmi les beautés de la jeunesse féminine irlandaise le spécimen le plus agréable qu’on puisse souhaiter de voir. Il n’était personne parmi ceux qui la connaissaient pour ne pas la qualifier de belle bien qu’elle fût, distinction qu’aimaient faire les gens, plus une Giltrap qu’une Mac Dowell.

CISSEY CAFFREY ET LES JUMEAUX DE QUATRE ANS

D’un bond elle fut debout et et les appela en se précipitant à leur poursuite, elle passa près de lui, rejetant ses cheveux en arrière qui auraient eu une assez jolie teinte s’ils avaient été plus fournis mais en dépit de tout le fourbi qu’elle y fourrait elle ne parvenait pas à les faire pousser davantage parce que ce n’était pas dans leur nature il ne lui restait plus qu’à les laisser tels quels et à en faire son deuil. Elle courait à longues enjambées d’ autruche et il s’en fallait de peu que sa robe ne se déchirât sur le côté qui était trop étroite pour elle parce que c’était une sorte de garçon manqué Cissey Caffrey et elle la ramenait toutes les fois qu’elle voyait se présenter une bonne occasion de se faire valoir et du moment qu’elle avait une bonne foulée la voilà qui courait comme ça pour qu’il puisse bien voir le bord de son jupon et ses guibolles maigrichonnes aussi haut que possible.

EDY BOARDMAN ET SON PETIT FRERE

Edy Boardman berçait le dodu bébé en avant en arrière dans la poussette tandis que notre ravi petit lord gazouillait à qui mieux mieux. Il n’avait que onze mois et neuf jours mais, bien qu’il fût encore château branlant, commençait déjà à zézayer ses premières expressions enfantines.

Edy Boardman, une petite peste grincheuse , voilà ce qu’elle était et qu’elle serait toujours et voilà pourquoi personne ne pouvait s’entendre avec elle, elle mettait toujours son nez là où ça ne la regardait pas.